Imaginaires politiques, luttes de sens et subjectivation politique : une analyse des discours sur la violence dans les conflits socio-environnementaux au Honduras (1975-2017)

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Depuis les dernières décennies, un nouveau consensus des matières premières s’est formé en Amérique latine, réactivant un modèle de développement extractiviste. Parallèlement, des mouvements socio-environnementaux ont émergé à partir d’une diversité d’organisations populaires paysannes, autochtones, afro-descendantes, féministes, de droits humains, etc. Dans de nombreux pays, les politiques publiques et les projets extractifs et énergétiques ont fait de plus en plus l’objet de conflits entre les mouvements socio-environnementaux, les firmes nationales et transnationales exploitant les ressources naturelles et les autorités publiques. À maintes reprises, les institutions étatiques ont répondu à ces conflits par la criminalisation des actions collectives et la répression des militants mobilisés, occasionnant une augmentation des violences et des violations des droits humains. Pourtant peu étudié, le Honduras constitue un cas extrême de ces tendances latino-américaines, ayant parmi les plus hauts taux d’homicides de défenseurs de l’environnement et de la terre. Partant de ce constat empirique, cette thèse s’interroge sur un paradoxe. Face à un risque aussi élevé de violence, pourquoi certaines personnes décident-elles de s’engager, de se mobiliser et de prendre la parole publiquement dans le cadre des conflits socio-environnementaux? La thèse souligne les limites de la littérature sur les conflits socio-environnementaux en Amérique latine qui se centre quasi exclusivement sur l’étude des causes de ces violences au détriment de l’étude de leurs effets sur l’engagement, la mobilisation collective et les prises de parole publiques. En dialogue critique avec les études sur la répression, l’activisme en contexte de risque élevé et l’anthropologie de la violence, la thèse procède plutôt à une analyse des effets de la violence sur l’activisme dans une perspective nouvelle s’inspirant des écrits du philosophe Cornelius Castoriadis sur les imaginaires sociaux et des travaux sur le processus de subjectivation politique tel qu’ont pu le théoriser Michel Foucault, Judith Butler et Jacques Rancière. Dans une démarche d’analyse du discours, la thèse démontre qu’à travers des luttes se jouant autour des actes de véridiction et de juridiction, les discours militants contestent l’imaginaire sécuritaire véhiculé par les institutions policières, militaires, judiciaires et gouvernementales dans les journaux conservateurs et captent la légitimité de l’imaginaire des droits humains circulant au sein des systèmes internationaux de protection de ces droits tout en y introduisant de nouvelles significations, afin de faire reconnaître ces violences comme des violations de droits. Ces luttes de sens, en mettant en circulation un nouvel imaginaire, contribuent à former des communautés discursives malgré la diversité des groupes et des mouvements sociaux, et permettent aux activistes de vérifier leur égalité face à des torts partagés, en particulier l’exposition à une mort violente en toute impunité, bref l’abandon. En rassemblant des luttes hétérogènes au sein de coalitions multisectorielles et en incitant les militants et militantes à adopter une éthique de la parrêsia, ce processus de subjectivation politique influence la décision des activistes et des membres de communautés de s’engager, de se mobiliser collectivement et de dire-le-vrai et dire-le-juste sur les violences malgré les risques encourus. L’une des contributions de la thèse est ainsi de démontrer comment la violence est devenue, à travers les luttes pour dire-le-vrai et dire-le-juste, un objet central de litiges au sein des conflits socio-environnementaux, transformant les dynamiques d’engagement, de mobilisation et de prise de parole, pratiques qui persistent au risque de subir de nouvelles violences en raison de leur défense de la vie.

  • Auteur-e-(s): David Longtin
  • Date: mai, 2021
  • Référence: David Longtin (2021), Imaginaires politiques, luttes de sens et subjectivation politique : une analyse des discours sur la violence dans les conflits socio-environnementaux au Honduras (1975-2017), Thèse, Ottawa (Ontario-Canada), École d'Études Politiques de l'Université d'Ottawa, Doctorat en science politique.